Le virus H5N1 a été pour la première fois signalé et identifié lorsqu'il a fait ses premières victimes à Hong Kong en 1997. quelques années plus tard, en 2003, des décès similaires ont été signalés au Viet Nam et ensuite en Thaïlande. L'année suivante, il tuait des personnes plus loin enIndonésie, en Chine et au Cambodge. Jusqu'à la mi-2005, la grippe aviaire était généralement considérée comme un problème « asiatique ». A l'époque, l'Organisation mondiale de la Santé prit la considérable décision politique d'annoncer au monde que nous étions au bord d'une pandémie humaine mondiale qui pourrait tuer 150 millions de personnes. Comme prévu l'effet fut spectaculaire.
La grippe aviaire est essentiellement une maladie de la volaille. L'OMS compte moins de 200 cas humains confirmés de H5N1 et moins de 100 décès, la plupart dûs au contact avec des poulets infectés. La grande inquiétude vient de ce que le H5N1 est appelé à muter en une forme facilement transmissible d'humain à humain. Après tout, les virus grippaux se reproduisent de manière incroyable et anarchique, générant de constantes mutations. Si cela doit arriver, les conséquences pourraient être immédiates et graves, car on suppose que la plupart des humains n'ont pas d'anticorps contre le H5N1.
La déclaration de l'OMS a déclenché pour la première fois des inquiétudes concernant la grippe aviaire en Occident. En un rien de temps, les projecteurs se sont fixés sur le géant pharmaceutique suisse Roche. Roche possède la licence exclusive pour fabriquer le Tamiflu (le nom commercial de l'oseltamivir) un antiviral passant pour avoir des effets réduisant la propagation de la grippe aviaire chez les humains. Il a été développé et breveté par Gilead Sciences, une compagnie pharmaceutique américaine qui a donné à Roche le droit exclusif de fabriquer la pilule. Sous les feux attentionés des grands médias, le Tamiflu -- et Roche -- sont soudainement devenus la réponse à la pandémie potentielle.
Il n'est cependant pas sûr du tout que Tamiflu soit d'un grand secours si la pandémie humaine se déclenchait. L'efficacité du Tamiflu est hautement contestée, et entraîne également des effets secondaires importants. Il réduit effectivement les symptômes de la grippe, mais pris à faible dose il pourrait en fait agraver l'extension de la maladie par une rapide émergence des souches résistantes et/ou parce les personnes malades, se sentant mieux, se méfieraient moins de ne pas infecter les autres personnes. Le risque de faible dosage est bien réel. La raison en est qu'il existe un pénurie de Tamiflu à l'échelle mondiale. La version de Roche est fabriquée avec de l'acide shikimique fait à partir de cosses de badiane de Chine, dont les meilleures ne proviennent que de quatre provinces de la Chine du Sud-Ouest. (Un bon 90% de sa production est acheté par Roche). Et Roche s'est montré peu enclin à accorder des sous-licences sur les droits de produire le médicament. L'autre raison est que Roche recommande l'usage prophylactique du Tamiflu pour la grippe humaine, bien qu'il ne soit pas efficace. Au Viet Nam, de nombreuses personnes prenant du Tamiflu sont mortes du H5N1 parce que le médicament n'est efficace que si vous le prenez dans les 18 heures suivant l'infection.
Faire de l'argent sur le dos de la misère
Le Tamiflu a cependant été une vraie mine d'or pour ses propriétaires. Le brevet appartient à Gilead alors que Roche en possède la licence exclusive. Les ventes de Tamiflu de Roche -- un médicament qui ne se vendait presque pas avant la déclaration de l'OMS -- ont grimpé jusqu'à 400% en 2005 tandis que le bénéfice des royalties de Gilead, provenant du brevet, augmentaient de 166%. Aux Etats-Unis, l'industrie pharmaceutique est intimement liée aux plus hautes sphères du gouvernement. En novembre 2005, Bush a annoncé un ensemble de mesures internes pour combattre une éventuelle pandémie grâce à une enveloppe de 1,4 milliards de dollars US destinés à acheter du Tamiflu. Ce fut un cadeau non seulement pour Roche et Gilead, mais également pour des personnes comme le Secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, membre du conseil d'administration et ancien président de Gilead. Il possède actuellement environ entre 5 et 25 millions de dollars US du capital de Gilead, faisant de lui sans doute le plus gros actionnaire. D'autres personnes devraient profiter de cette politique : les membres du conseil d'administration de Gilead : George Schultz, ancien secrétaire d'Etat américain du conseiller de campagne de Bush ; Etienne Davignon, vice-président de Suez-Tractebel et président honoraire de Bilderberg, et John W Madigan qui, entre autres choses, siège au Conseil industriel pour la défense, un comité consultatif des entreprises au Ministère de la défense américain.
Par delà les inévitables théories du complot, la plus grande controverse vint de la manière dont Roche gérait la question des licences. La pression pour autoriser les pays pauvres à fabriquer ou acheter des formes génériques de l'oseltamivir a été grande : quelque 150 fabricants de génériques et des gouvernements ont demandé une sous-licence. Roche, pris entre le désir de garder une bonne image de marque pour ses relations publiques, d'une partet ses propres actionnaires d'autre part, n'a pas cédé, malgré la pression de Gilead, des gouvernements, et même de Kofi Annan, qui a surgi comme par enchantement pour annoncer qu'il ne voulait pas répéter la crise des médicaments contre le SIDA. Finalement, Roche a décidé d'assouplir sa position sur certains points et d'accorder quelques sous-licences, mais le mal était fait. Encore une fois, le conflit entre les intérêts commerciaux exclusifs, protégés par les brevets, et l'intérêt supérieur social de la santé publique que les gouvernements sont censés servir, a été mis à nu.
Source: http://www.grain.org/briefings/?id=195